« Tu es trop petit ! »

 

Adaptation de l’environnement

Dès mes premiers pas, mes oreilles ont porté le poids de ces quatre mots : « tu es trop petit » en les intégrant comme une vérité absolue indissociablement du : « quand tu seras plus grand ». Ayant à peu près le même âge que Jordy lorsque j’avais 4 ans, je me souviens du premier disque que mes parents m’ont offert de ce jeune artiste qui s’intitulait : « dur-dur d’être un bébé ». Je l’ai écouté en boucle pendant quelque temps ; cela est peut être dû au fait que mon père m’ait appelé « bébé » jusqu’à mes 6 ans… Aujourd’hui, lorsque j’entends : « tu es trop petit, tu feras ça quand tu seras grand ! », je ne peux m’empêcher de me relier à la frustration tragique que je ressentais chaque fois que ces mots résonnaient dans ma tête, de me connecter à ces besoins fondamentaux d’accomplissement, d’estime de moi et d’autonomie sur lesquelles je m’asseyais en me disant : « plus tard… » ; je vivais chaque jour dans l’attente d’un futur qui ne venait pas.

Et si c’était cet environnement conçu par et pour les « grandes personnes » qui serait en partie responsable de cette boule au ventre que j’ai trainée si longtemps et qui me laisse encore aujourd’hui de tristes séquelles. Lorsque je prends conscience de cette réalité, un poids en moi se libère car le seul coupable dans l’histoire est cet environnement qui me toisait du haut de sa grandeur.

Aujourd’hui, quand il me prend l’envie de dire à l’autre : « tu es trop petit », j’accueille cette pensée avec le sourire et je finis par dire : « le placard que tu souhaites ouvrir pour prendre un verre est trop haut pour toi maintenant, est-ce que tu veux de l’aide ? ». Effectivement, ma phrase s’alourdit d’une vingtaine de mots et ça me demande un effort linguistique assez conséquent. Et pourtant, lorsque je dis cette vingtaine de mots, je sens un lien de coopération et d’interdépendance qui se tisse entre l’autre et moi ; cet autre qui me rappelle à cet instant que l’environnement a encore du chemin à faire en terme d’adaptation.

La certification

Si une personne âgée de moins de 16 ans me demande l’autorisation de conduire une voiture, je lui réponds qu’en France, la législation autorise la conduite accompagnée à partir de 16 ans après l’obtention du certificat du code de la route et qu’il pourra conduire une voiture seul à partir de 18 ans après l’obtention du certificat du permis de conduire. Sur le modèle de l’école Dynamique de Paris, au sein de l’Imaginarium, nous souhaitons mettre en place ce même système de certification pour nos moindres faits et gestes. Ces certificats s’adressent à tous les membres de l’Imaginarium, qu’ils fassent partie de l’équipe des bénévoles et salariés ou qu’ils fassent partie des jeunes de 3 à 19 ans. Lorsque nous mettons en avant que l’Imaginarium est une « école libre », nous lions étroitement la notion de liberté avec la responsabilité et les limites qui l’accompagnent. Dans l’Imaginarium, chacun est responsable des limites qu’il se fixe. C’est en cela que nous pouvons dire que chacun est libre d’assumer les conséquences de ses actes. Chaque objet, qu’il s’agisse d’un simple stylo ou d’une perceuse, possède son propre certificat qui stipule les conditions d’utilisation et les limites à respecter pour pouvoir en assumer la responsabilité. Il en est de même pour les différents espaces de l’Imaginarium. Toute personne titulaire d’une certification est en mesure de délivrer cette même certification à une autre personne dès lors qu’elle respecte les critères d’obtention de ce certificat. Si les conditions d’utilisation de l’objet ou de l’espace sont transgressées, le membre concerné est invité à un cercle restauratif afin d’exprimer son souhait de suspendre sa certification ou d’honorer son engagement à respecter les termes du certificat pour les prochaines utilisations.

Prendre la responsabilité de :

– mes émotions

Loïs avait un an lorsqu’il m’a mis face à la prise de responsabilité de mes émotions. Nous étions à table et j’ai, par mégarde ou acte manqué, laissé un couteau à viande à sa portée. Il le saisit avec joie. Depuis tout ce temps qu’il apprenait à s’en servir en m’observant, il allait enfin pouvoir mettre en pratique ses apprentissages ! L’angoisse qu’il se tranche avec ce couteau me prit et la pensée : « tu es trop petit » me traversa l’esprit. Voyant qu’il le maniait avec prudence, je fis le choix de lui partager l’émotion qui bouillonnait en moi : « Loïs, quand je te vois utiliser ce couteau tranchant et pointu, j’ai très peur que tu te blesses avec. Je t’aime fort et c’est très important pour moi de m’assurer de ta sécurité ; est-ce que tu es d’accord pour utiliser ce couteau avec prudence ou le poser sur la table ? ». À cet instant, je lis dans son regard que je pouvais lui faire confiance et il posa le couteau sur la table. Je le remerciai et remplaçai le couteau à viande par un couteau à bout rond en lui disant : « je te donne celui-ci, c’est juste pour me rassurer ». A partir de ce jour, il eu accès à un couteau chaque fois que nous étions à table. Quelques jours plus tard, il coupa en deux son premier morceau de pomme de terre.

– mes exigences

Il m’arrive souvent de prendre des RDV et de m’y rendre avec Loïs. Lorsqu’il est en train de jouer et que l’heure du RDV approche, je préviens : « Loïs, nous allons bientôt partir car j’ai un RDV ». Parfois, il souhaite partir tout de suite et d’autres fois, il fait mine de ne rien entendre. Généralement, quand il fait semblant d’être sourd, c’est qu’il préfère continuer son activité et au moment de partir, il me fait clairement comprendre qu’il veut rester. Si je laissais les mots traduire mon intention conditionnée par des années de dominance, ça donnerait : « désolé gamin, il faut y aller maintenant, je vois bien que tu n’es pas très chaud pour partir mais c’est pas une crevette d’un an et demi qui va faire la loi chez moi alors tu viens ici tout de suite pour enfiler ton manteau et plus vite que ça ! ». J’accueille cette pensée qui me traverse et la laisse passer en évitant au mieux de la juger puis je lui dis : « Loïs, je vois que tu es occupé à jouer maintenant et ça m’attriste de te couper dans cet élan. Pourtant, nous allons nous mettre en route vers ce RDV car il me tient vraiment à cœur d’honorer mon engagement. C’est donc une exigence que je te pose. Maintenant, tu as le choix : soit tu coopères et ça se passe dans le calme, soit tu refuses de coopérer et ça se passe dans les pleurs, les cris et la souffrance. Je préfère la première solution. Et toi ? ». Avant de prendre la responsabilité de mes exigences, le conflit était systématique dès lors que Loïs avait des élans différents des miens. Au fur et à mesure que je prenais le temps de mettre cartes sur table avec lui en terme d’émotions et d’exigences, Loïs devenait de plus en plus coopératif.

Aujourd’hui, je fais le choix de vivre dans une société qui nécessite parfois que les enfants suivent leurs parents à contre-coeur, je suis donc encore bien ancré dans une forme de dominance et j’en assume pleinement la responsabilité. Plutôt que de dire : « c’est comme ça, tu es trop petit pour décider » et de faire porter la responsabilité à l’autre, je préfère accueillir pleinement les contradictions entre mes rêves de paix et d’harmonie, et la réalité de là où j’en suis maintenant. J’ai conscience que dans l’absolu, si j’écoute mon for intérieur, je laisserai de côté mes RDV pour passer ma vie à jouer et si l’envie me prend de m’engager sur quelque chose, idéalement, ce choix n’impliquerait personne d’autre que moi.


Une réflexion sur “« Tu es trop petit ! »

  1. Je trouve le système de certification intéressant. Ça donne envie d’avoir des exemples. Merci pour ce beau partage d’expériences et réflexions, bonne continuation

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